« Si je vivais en couple, j'attendrais tellement d'être sauvé par l'autre... Car si je viens en couple, il faut qu'il me sauve, il faut qu'il fasse que la vie soit supportable, que je ne sois plus déprimé, que je ne sois plus un individu. Je veux qu'il m'enlève de moi, qu'elle me sorte de moi. Je ne veux plus supporter tout ça. Je veux qu'elle me fasse un miracle, qu'elle soit miraculeuse. Je ne parle même pas physiquement... Elle doit me sortir de moi, et ça, ce n'est pas possible. Personne ne peut te sortir de toi. »
- Fabrice Luchini, devant Mirelle Mathieu


« Proche, je n'aime pas mon prochain. Qu'il s'en aille, loin, et s'élève! Sans cela, comment deviendrait-il mon étoile ? »
- Friedrich Nietzsche, Le Gai Savoir §30


L'amour, tout le monde le cherche, le partage ou le sectionne, pour le meilleur et pour le pire, bien que ce soit dans le pire que nous soyons les meilleurs. Cet échange inconditionnel de sentiments et de salive se tient sur le fils de l'épée, résistant à la pointe du temps selon Shakespeare, prêt à découper une côte de bœuf pour Woody Allen. Les gens vont et viennent dans tous les sens, courant après leurs sentiments, leur honneur ou toutes autres babioles qui les éloignent de l'essentiel. Ils courent, ils courent, les tourtereaux du bois-joli, sans jamais se stopper, pour un instant, où qu'ils soient, afin de se poser les questions nécessaires à leur survie composée uniquement d'amour et d'eau fraîche.

Que faut-il faire de l'amour de sa vie s'il ne dure que deux semaines? Voilà par où mon histoire prend son tournant. Cette histoire féerique mais pourtant malheureuse se demandera quels mots utiliser et quels mouvements éviter. Ce n'est que plusieurs semaines à l'avance que je commencerai à m'inquiéter sur mon premier amour de jeune garçon. Quelle route vais-je devoir emprunter? Combien de papillons faudra-t-il à mon ventre ? De quels gels de douche vais-je nécessiter l'utilisation ? Ma coupe de cheveux sera-t-elle à l'épreuve de ses goûts physiques ? Tant de précautions personnelles et minutieuses pour idolâtrer au mieux possible ce que je suis : un homme simple, rien d'autre qu'un animal malade aux yeux de Nietzsche.


portée de la paire que nous pourrions former. Car après tout, je ne connaissais ni son parfum ni sa grandeur, ainsi que tous ces autres détails propres à la vie réelle. Il s'agit de cette même réalité qui semble si cruelle et fatidique pour les rêveurs de ce monde qui ne demandent que de la pitié en guise de respect. Les rêveurs ne peuvent être que des gens à prendre en pitié car ils ne s'assimilent pas à la réalité. Tout nous séparait : la distance, les cercles sociaux dans lesquels nous évoluons, nos cultures et même le temps, lui-même divisé par un océan. Tout semblait impossible et similaire à l'état d'esprit d'un rêveur et pourtant nous l'avons fait. Du rêve à la réalité, du désir à sa conception, de l'amour à la fusion, il n'y a qu'un pas, ou plutôt, mille euros de billets d'avion. Malheureusement, les relations à distance ne se terminent pas en conte de fée. Il y a l'envie et l'amertume, le regret de ne pas avoir ce qui nous semble indispensable. Alors on se met à souhaiter l'un à l'autre ce qui semble être l'apogée d'une relation : être en présence de l'autre. Le pire, c'est le souhait d'un couple. Le vœux relate de l'importance que nous avons pour cet autre. Ainsi, nous nous ouvrons à bras ouverts devant l'enchantement du vœux et du regret. « Ah si seulement tu étais à côté de moi, dit-elle couchée sur son lit, prête à s'endormir devant la caméra, j'aimerais tellement que tu sois là ! » « Il aurait tellement fallu que tu sois là lorsque ça m'était arrivé, c'était mémorable », sous-entendu que la vie aurait été différente en présence de l'autre et que l'on préfère cette virtualité au reste. Le vœux détruit la relation. Souhaiter pour quelqu'un, c'est envoyer dans l'air un socialisme invisible qui n'a aucune valeur, c'est donc acter l'hypocrisie en douceur par amour ou par amitié.

Voilà donc le contemplateur que j'attendais :
Un homme fade,
Un personnage scellé par la beauté,
enfermé dans l'admiration du monde.
C'est un homme doté d'une culture des émotions,
Il s'éternise dans la surprise,
enivre l'idolâtrie sous la lune,
et se révolte parfois par jalousie envers les choses qui n'atteignent pas son cœur.

Enfin, le contemplateur que je voulais!
Laissez-le s'extasier devant les monuments,


connaître à toutes les échelles géographiques. Il y avait la rue des ambassades, reflétant à la lettre les stéréotypes des pays des quatre coins du globe venus défendre leur existence jusqu'au cœur de l'Europe de l'Est. Les États-Unis étaient toujours aussi barricadés comme à leur habitude, l'édifice de France sinistre comme une pluie d'automne, un peu pédant et peu commode par son grillage, le Canada, dont il m'aura fallu trois quarts d'heure pour trouver son ambassade sans cesse invisible et oubliée. Nous sommes ensuite descendus de voiture pour nous promener dans la vielle ville. Il s'agit plutôt d'une reconstruction historique exacte d'un quartier de la ville datant d'avant la deuxième hécatombe mondiale. Il n'y a pas de meilleure entrée dans cet endroit que par les remparts, là où des soldats et des innocents du pays furent fusillés le long d'un mur, à l'insu des regards et au grand dépit de l'Histoire, par des Allemands inconscients de leurs gestes. C'est aussi là où l'on peut admirer de loin la place principale, guettée par la statue d'un roi érigé sur une dizaine de mètres de hauteur.

Toutes ces maisons dessinées par le passé de cette ville tant de fois détruite et tant de fois remontée comme le rocher de Sisyphe, je les vois me présenter ceux qu'elles abritent : un peuple mémorable ayant une culture historique et distinguée ainsi qu'un courage de fer. Il est tout de même triste de le voir s'oublier ça et là entre les construction modernes et ses propres critiques faites à l'égard de lui-même. Combien de fois ai-je entendu que l'herbe était plus verte chez son voisin ? C'est l'un des témoignages les plus tristes de notre époque qui reflète la pensée de tous les peuples Européens. À force d'ouvrir sa cour à l'autre, on en oublie ce que nous apportons à cet autre, allant même jusqu'à partir de nôtre cour et la délaisser entre les mains d'étrangers. Si les problèmes d'identité nationale persistent, c'est parce que nous oublions ce que nôtre herbe de jardin apporte aux autres et nous perdons la main qui servait à nourrir l'intérêt de l'étranger pour la nature que nous cultivons. Si nos pays respectifs pouvaient resserrer cette main et se nourrir les uns des autres avec un dévouement pour leurs peuples, nous oserions alors ouvrir les yeux sur notre propre jardin et constater la verdure flamboyante d'une nature qui n'a pu grandir uniquement grâce à nôtre sang.


Nous sommes ensuite rentrés à la maison une fois la promenade terminée et l'appétit déclaré. J'eus ma première rencontre avec le marché du quartier, quelques jolies maisons délabrées étendues côte-à-côte avec d'autres habitations beaucoup plus neuves. Ces maisons étaient à la manière d'une Europe de l'Est pour certains ou simplement des maisons pour d'autres. Malgré leur âge, le talent architectural posé sur ces constructions restait coquet et resplendissant. C'était encore une preuve que ce pays a le don de résister au temps. J'eus enfin première rencontre avec les parents parents de mon amie. Puis vint enfin une énième approche avec le plat traditionnel du pays : un délicieux plat de pâtes renfermant une petite viande hachée ou du fromage blanc, la plupart du temps secondé d'une sauce et d'une salade. Trois mois plutôt, ce met étranger était équivalent à l'indice crucial d'une chasse au trésor. J'allais pendant plusieurs mois dans un restaurant qui offrait sur menu la nationalité gastronomique de ce pays, afin de me refaire une langue aux couleurs rouge et blanche. Chaque bouchée n'était autre qu'un arrêt dans le temps, une découverte intemporelle vers un goût sensationnel. Une fois sorti de ce repas de midi, une bouteille de Tarczyn à la main, un long sourire s'installait de mes lèvres jusqu'à mes joues pour un long moment. Je repartais le ventre plein et l'esprit tranquille, fier d'avoir goûté une culture inconnue. Je suis arrivé dans ce pays avec un minimum de connaissances sur la culture dont la nourriture délicieuse et apaisante. Ces tendres coquilles de pâte renfermant fromage doux et crémeux étaient merveilleuses. Étant tué par mes la longueur de mes déplacements et le décalage horaire, il me fallut instaurer ma première rencontre avec le lit. Jamais au monde je n'oublierai le doux parfum exquis de lilas qui empreignait ses draps.

Les jours passèrent les uns après les autres et la notion du temps n'importait plus tant qu'il y avait un endroit où poser le pied pour attiser le regard. Un jour, c'était le musée, tandis qu'un autre était consacré au village adjacent. Quatre heures pour revisiter la vie d'un grand musicien classique ou trois heures pour errer dans les endroits qui attirent la foule: quartier historique, centre ville, faubourg beaucoup plus appauvris, bus, tramways, tout cela sans compter la crème glacée qui fondait à flots dans nos mains. Nôtre liberté de deux semaines commençait au centre des sciences et ses diverses enseignements scientifiques et s'achevait sur l'histoire du deuxième chaos mondial et comment celui-ci eut une horrible emprise sur cette ville. Il y a les événements qui


nous unissaient, la distance était la seule idée rationnelle qui restait en moi. Il y avait aussi sa considération pour nôtre amitié. Elle me considérait clairement comme un ami. Étais-je un grand ami ou un ou un simple visiteur ? Rien ne puisse le dire, n'en déplaise aux assomptions de mon cœur. J'étais donc voué à marcher en couple sans en être un.

Que peut-il y avoir de préférable qu'une vie partagée ?
Il n'y a pas plus parfait qu'un fanatisme rapide mais profond.
Cette vénération se montre féroce jusqu'à atteindre la névrose,
C'est une admiration qui importe plus que tout,
Malgré sa courte durée.

L'amour est une névrose à deux. Or que se passe-t-il lorsque l'un des inséparables redevient sain d'esprit ? La folie conquérait leurs cœurs battant sur un rythme gorgé d'espoir et d'évasion jusqu'à ce que l'un d'entre eux retrouve au fond de son âme une once de rationalité qui puisse ramener ses pieds sur terre. Si bien lancée dans sa chute vers l'abîme de la fatalité, l'inséparable entraîne avec elle sa douce moitié afin de ne pas contredire le nom qui leur était donné. C'est en ouvrant les yeux que cette consubstantielle conscience évite l'aveuglement par la passion. Ce n'est qu'un temps après que l'autre moitié réagit : « Je ne suis que le seul qui trouve encore un intérêt à l'aimer, comment peut-on être inséparables alors qu'un océan nous sépare littéralement l'un de l'autre? » Tels sont les premiers symptômes de la fatidique prise de conscience de la douce moitié. À l'autre bout du fils, le féminin commet l'irréparable. Un œil à gauche, un autre à droite, quelques mains baladeuses et la voilà sous l'emprise du sourire d'un autre ou d'une autre, même le langage ne saura nous l'évoquer. L'amour est une névrose à deux, mais que devient-il lorsqu'il est à l'un ce que la raison est à l'autre? Ce névropathe agonise, s'éprend de ridicules formules d'espoir. « Elle me manque » et « la plus belle chose qui puisse m'arriver » s'avéreront être les formules identiques à celles qui étaient chantées durant la suprématie de cette passion infinie. Le langage ne change pas son engouement pour le vainqueur et le vaincu. Il alterne entre des mots de jalousie et des phrases invoquées par l'envie. Entre temps, la féminine rationnelle fait mine d'ignorer, ou pire encore, d'oublier les années laborieuses de réussite pour atteindre l’apogée du rêve. Qui a-t-il de plus beau que de vivre un rêve à deux? La destruction de


au-delà des horizons atlantiques ? Pourquoi la beauté est-elle invisible aux yeux des habitués et inévitable devant le regard des gens insatisfaits ? Je ne sais pas s'il s'agît tout simplement d'une envie de chercher la nouveauté, de chercher l'éloignement, mais une chose est certaine, on ne bâtit pas le monde aussi facilement qu'on le croît. Toutefois, je pense qu'il faut savoir l'adapter jusqu'à la pointe de la perfection pour obtenir au delà du maximum ce que l'on désire avant tout. »

Assis sur un banc, dans un parc non loin d'une église. Je me mets à enregistrer ce dernier questionnement de mon séjour : « Que faut-il faire de son temps lorsque l'on sait qu'il va expirer? Quels sont les actes qu'il nous reste à accomplir alors que nous savons ce qui nous attend ? Nous ne reverrons plus certains lieux. Nous savons qu'ils vont se transformer lors de notre absence et qu'à notre retour ils ne seront plus les mêmes. Combien de mots vais-je prononcer lors de mon départ et combien d'entre eux seront assoupis par un espoir imperceptible ? Comment profiter de son temps jusqu'au dernier instant, dans le territoire où l'on veut vivre, se sentir exister parmi les sculptures, les architectures, les édifices que l'on regarde avec des yeux ébahis, béants, ou éblouis. »












Je repars demain et la soirée s'amorce à un rythme douloureux pour mon corps. Je suis seul, j'ai demandé à ma correspondante, mademoiselle Z., de me laisser seul avec moi-même. J'erre dans la ville et je regarde tout autour de moi d'un air ahuri mais déconcerté. Je pense à mes actes futurs une fois délaissé par ce décor enchanteur, lorsque j'aurai enjambé l'horizon. C'est un peu comme si je pouvais pressentir ma mort. Il est vrai que je me suis senti vivant durant mon séjour. J'ai pu enfin ressentir les battements de mon cœur et tout mon sang courir le long de mes veines, j'ai éprouvé toutes les émotions qui expriment sur le visage ce que le langage ne peut donner, et enfin, j'ai eu l'occasion de vivre avec des gens dont il faudrait sans cesse avoir besoin. Il s'agit là de gens biens, qui vous accueillent sous toutes les températures et qui vous offrirons tout l'or du monde pour que vous vivez du mieux possible. C'est gens dont l'optimisme et le pessimisme s'échangent la balle à tour de rôle, ont résisté à des années de persécution et finissent quand-même par vous inviter chez eux sans rien attendre en retour. Malgré le caractère échangiste de nôtre monde, ce sont des gens comme ceux qui m'ont hébergé dont le monde a besoin. Cette aventure se termine à feux doux. Je vais devoir retrouver les gens que je déteste, ceux que je haïs, ceux et celles que je méprise. Certes, il y aura aussi de nouvelles rencontres, mais que je ne les appréhende aucunement car je suis convaincu qu'aucun de ces visages futurs ne restera gravé dans mes yeux. Ils seront très certainement minables, miséreux, ou sans importance particulière. Je prends le pari d'être en tort et d'affronter tout l'inverse de mon discours. Je prends aussi la chance de spéculer une vie extraordinaire jusqu'à mon retour en France. C'est ici que se mon problème pointe : aucune circonstance ne satisfait ma volonté. Je n'ai aucune emprise sur le temps, sur ma situation géographique, physique ou émotionnelle. Je me demande alors comment est-il possible de nager à contre courant, à travers ce fléau de hasard et de conditions atténuantes, de perspectives différentes et d'opinions divergentes. Je reprends alors mon magnétophone, m'assis à un banc et finis cette lourde soirée par ces mots :

« Il m'a souvent été dit que la vie n'est pas un long fleuve tranquille. Je l'espère bien. Car le jour où les gens seront d'accord avec moi sera le jour où j'arrêterai de penser. Mais voilà, ai-je beau me demander cents fois comment chuter au travers des milles complications d'un homme, le dénouement se termine toujours par une périlleuse


moyen évidemment et je serai toujours déçu là dessus. Je serai toujours déçu de pas avoir elle, à côté de moi, à Montréal, à l'école, en soirée chez des amis, je serai toujours déçu de ne pas avoir cette personne là. Même à sept milles kilomètres de distance elle arrive à me faire rire, à me rendre joyeux, à me distraire surtout. Car le rire, la joie, tout le monde le fait ça. Ce que je veux dire, c'est que mentalement elle arrive à me changer les idées, à me distraire. Franchement, je pourrais donner n'importe quoi au monde, tout l'or du monde, juste pour garder cette personne à côté de moi dans ma vie. Mais bon, le monde est mal fait comme on dit. Il est petit mais mal fait. Oui après tout c'est ça: il est petit, bourré de stéréotypes, mal fait, physiquement ou mentalement, toujours des cons partout, la stupidité est infinie selon les grands génies. La sexualité elle mal faite aussi. Car elle est aux femmes et non aux hommes. Ça m'a fait réaliser ce que je veux en amour. Je pense que l'amitié c'est mieux. Ce que je veux, c'est une corde entre l'amour et l'amitié. Pour découvrir de nouvelles choses, pour vivre des sensations et se distraire l'un de l'autre, seul, à deux ou à plusieurs. »

Je regarde alors le reste de la capitale défiler devant mes yeux au travers de la fenêtre de l'autobus qui me ramène à la maison. Je garde la tête haute et je scrute la capitale polonaise comme je la scrutais le premier jour à mon arrivée, et je dis à mon cœur qu'il me faudra revenir ici afin de vivre en paix avec moi-même. L'immigration est un suicide culturel mais une renaissance intérieure.













né en France, l'arrêt de mon voyage qui me permit d'ouvrir les yeux sur de fantastiques monuments, mais surtout, j'ai pleuré la perte de la meilleure relation, amicale ou amoureuse, je ne l'ai jamais su, qui m'est jamais arrivée. Rien ne peut valoir autant au cœur que d'être avec la femme idéale dans une ville Européenne. Tout au long de ces deux semaines, je me suis senti puissant, invincible et heureux. Enfin, je plongea dans ma peine ainsi que dans la peur de perdre mes souvenirs, la crainte qu'ils s'oublient avec le temps. J'aurais tant voulu que ce périple dure indéfiniment jusqu'à ce que me vienne naturellement l'envie de revenir chez moi. J'ai pleuré tout le long du retour. Aujourd'hui encore, je ne me suis toujours pas arrêté. Je me souviens de ce moment dans l'avion, au décollage, où je regardais au travers du hublot le décor défiler. Le sens que j'accordais à ce défilement prenait un tournant drastique, différent de mon arrivée. Le jour de mes premiers pas en Pologne, j'étais curieux, j'appréciais les nuages s'effacer les uns après les autres pour laisser place à un stade de football, des bâtiments impersonnels et des maisons colorées. Après la curiosité s'amenait le plaisir d'observer. J'étais heureux dans ma surprise de voir ce que la Polska m'apportait de plus en plus près. Le décollage du retour fût beaucoup plus drastique et renversant. Plus je voyais passer devant mes yeux ce décor qui fût témoin de mon bonheur, plus je m'écroulais lourdement contre mon siège et je souhaitais sans cesse qu'il s'arrête de défiler. Je désirais cet avion s'arrêter comme un enfant qui pleure l'enlèvement de son objet de bonheur. Je ne supportais pas cette perte sentimentale qui s'écoulait lentement comme un sablier. Seconde après seconde, mètre après mètre, je ressentais mon bien le plus chéri s'évader par mes yeux. Jamais je ne m'étais senti aussi impuissant face à cet enlèvement. Pendant ces vingt minutes de décollage, mon cœur fût celui de tous ceux qui eurent été victime d'une injustice. « Ce n'est pas juste, ça ne peut pas se terminer comme ça. » Pensais-je continuellement. J'implorais la pitié de tout ce qui pouvait exister. J'étais devenu victime d'un holocauste sentimental. Je pleurais tout en continuant de regarder à travers le hublot. Dans mon élan d'hystérie, je me mis à penser à Zuzia qui restait au sol sur la terre ferme et je me mis à pleurer ma perte. Comme un prisonnier dorénavant privé de sa visite extérieure, j'agonisais douloureusement sur ma perte de celle qui a ouvert radicalement mon esprit ainsi que sur ma seconde perte, celle du premier paysage qui


Elle est venue me prendre à l’aéroport, un peu en retard, afin de me montrer les joies et les peines de son pays. Nous nous connaissions depuis deux ans par correspondance. Moi qui fût maintes fois ébahis devant le génie humain capable de relier la terre entière jusqu'à moi en un cours instant, j'étais servi sur un plateau d'argent par les créateurs de la communication du vingt-et-unième siècle. J'allais rencontrer une demoiselle dont je n'aurais jamais entrevu l'ombre d'une silhouette sans mon intérêt pour la photographie et ce, grâce à l'avancée technologique qui posa l'étampe de distinction sur ce siècle de relations éphémères et de lumières artificielles.

Ma correspondante est venue me chercher à l'aéroport avec un peu de retard, et c'est ce fameux retard qui me permit de repenser à l'or intellectuel que je tentais tant bien que mal de toucher du bout des doigts depuis plusieurs mois. Une fois tenu au courant de son retard, je décida de prendre le Gai Savoir que j'avais apporté afin de m'occuper durant mon vol. Puis je me mis à repenser ces phrases de Roland Barthes sur l'attente et le désir. Malgré que je sache qu'elle va venir, je ne sais pas exactement à quel moment son apparition me sera faite. Je me plonge alors dans une projection scénographique et j'imagine notre rencontre autant de fois que je l'avais fait de l'autre côté de l'océan. J'attends toujours, un livre de Nietzsche à la main, et je me remémore cette question de Barthes : « Suis-je amoureux ? Oui, puisque j'attends. L'identité fatale de l'amoureux n'est rien d'autre que « je suis celui qui attend. »

Comprenez, il s'agissait de deux longues années comme s'il s'en était passé une dizaine. Nous nous connaissions bien et nous nous évadions surtout très bien de nos vies respectives. Des vies trop lourdes à porter sur les épaules pour les adolescents que nous étions, amplement noyés dans le temps perdu et les relations insidieuses, mijotées dans un décor amer qui laissait sans cesse penser que l'herbe ne pouvait être plus verte qu'ailleurs sauf chez soi. Nous nous évadions à nôtre façon avec des plans et des rêves à volonté. Je buvais attentivement ses milles et unes idées d'occupation pour oublier la monotonie légendaire, tandis qu'elle épongeait, sans mots, d'un regard attentif et disposé mon amertume profonde et quotidienne ainsi que les maintes critiques et éloges que j'érigeais sur le dos de la société. Plus le temps passait, plus j'avais cette envie croissante de nous voir marcher l'un à côté de l'autre dans la rue, uniquement pour connaître la


Permettez-lui d'observer vos vieux papiers qui dictent l'esprit,
Offrez-lui les livres de nuits ainsi que ceux du jour,
Il lira avec attention ce que la bouche peut voir et ce dont les yeux peuvent parler.

Soyez sans craintes, c'est le contemplateur que j'ai choisi, fidèle et attentionné à vôtre égard.
Il est agréable comme l'opium et franc comme la foudre,
Il ne parle pas mais il entend,
Il ne mange pas mais il absorbe,
Il ne pense pas mais il juge,
Il ne tue pas, il encourage la vie.

Acceptez-le parmi vos dures et sombres pensées, c'est un cadeau haut perché comme le ciel, c'est mon offrande.
Donnez-lui le nom que vous voulez, avec toutes lettres pour toutes langues.

Pour toutes les merveilles du monde, l'Homme a besoin de son contemplateur.

Il est souvent dit que le voyage sert à se doter de nouveaux yeux. Il sert aussi à nous faire prendre conscience jusqu'où nôtre regard ne suffit plus. En voiture, conduite par son frère, conquis par la vitesse et le dynamisme des choses, je scrutais le mieux possible ce que je n'avais jamais vu du haut de mes dix-sept balais mais dont j'ai toujours rêvé la nuit sous le clair de lune ou encore devant la lumière d'un écran d'ordinateur sous des étoiles effrontées. D'un côté de nous se dressaient hauts jusqu'à toucher les nuages des grattes ciels, de l'autre, des habitations modestes qui furent nées sous l'époque communiste. Encore plus loin, s'étalant sur tout le le par-brise, un hôtel à l'architecture typique des pays de l'Est faisant face à la plus haute tour de l'agglomération, suivis un rond point bondé d'automobiles prêtes à franchir les lignes comme s'il était question de vie ou de mort. Il était d'autant plus impossible de manquer les affiches publicitaires destinées à embellir les restes de Staline. Nous avons abordé les rues de la capitale pour me donner l'eau à la bouche et jamais je n'aurais voulu faire autrement. Voir le décor en grand sous sa forme entière pour ensuite s'y fondre progressivement au fil des jours et ainsi le


De toute ma vie, je n'ai jamais rien imaginé d'aussi beau que la traversée d'une ville Européenne dans un pays étranger à l'intérieur d'une voiture filant à toute allure. À bord de cette voiture vétuste, une amie resplendissante du premier jusqu'au dernier regard, son frère dont la jeunesse du corps avait trahis le temps, ainsi qu'une musique emblématique du pays. Quelle autre sensation que la liberté pourrait témoigner de cette extase existentielle? La liberté. Dans ce mot résonne l'assurance, le bien-être et l'évasion. De la liberté surgit la création et l'abolition des lois intellectuelles mais de ce mot surgit aussi le relâchement de l'impossible. Comme un aveugle qui retrouve soudainement la vue, il n'y a rien de plus sensationnel que de relever son voile pour découvrir que la terre est ronde. Serait-ce là l'un des mystérieux secrets du plaisir humain ? Être en mesure de poser un regard, un odeur ou une oscillation des yeux sur ce dont on a entendu parler, ce qui nous est apparu en image ou en son. L'instant T dans lequel le mot « découvrir » se prononce de diverses manières allant d'un sourire à un œil qui pleur en passant par la bouche qui s'anime. L'Homme marche sur un pavé romain puis décide d'emprunter une direction qui lui est inconnue, opposée à son regard mais agréablement différente, qui ne lui demanderait rien d'autre que du courage pour arpenter sa curiosité. Il s'étonne progressivement de la diversité des fleurs qui se tiennent le long de ce sentier battu. S'en suivit progressivement une grande appréciation pour cette nature si ouverte à lui qui semble par la même occasion lui rappeler l'essence même de l'harmonie qui tient entre les hommes et la terre. Malgré avoir ruiné mon dos dans deux avions et sept heures d'automobile, je sentais que j'avais trouvé l'amour de ma vie: l'Europe. Pour un instant, j'ai oublié ce dont je voulais tant renier chez moi: mon lieu de naissance, le pays d'où je viens, et peut-être même l'essentiel de ma vie.  Je pouvais sentir une vie commencer, la mienne. Le décor me plaisait, il me rendit mentalement aveugle pour quelques instants. En l'espace d'une heure, j'avais oublié la vie d'où je venais et j'entrais le sourire aux lèvres dans celle que je voulais vivre depuis toujours.




restent imprimés dans les cœurs de tous, puis il y a les réactions qui surgissent parmi ceux qui n'ont jamais témoigné de l'histoire. "Celui-ci devrait être détruit", "celui-là est trop moche", "nous ne nous entendons pas bien avec ces gens-là". Il n'y a pas de doute qu'appartenir à un peuple est une demande profonde et sincère de souvenir à son égard.

C'est par une chaude journée d'été que nôtre duo inconditionnel créa un souvenir qui restera à jamais encré dans ma mémoire. Après une longue et profonde visite du musée de l’insurrection, elle et moi décidâmes de revenir au centre-ville. Nous prîmes la rue du Nouveau Monde pour ensuite bifurquer vers Ulica Chmielna. C'est à cet endroit qu'elle me fît goûter un thé aux bulles des plus exquis. Une douce boisson fraîche, remplie de bulles de saveurs exotiques. Nous avons ensuite décidé d'aller manger des frites belges chez un marchand juste à côté. Enfin, nous nous sommes assis sur ce qui semblait servir de banc, juste en face de la friterie belge. Fourchettes à la main, nous nous sommes élancés sur ce plat de frites que nous partagions. « Je suis entrain de partager une frite avec elle », pensais-je à mon cœur, alors que mes yeux étaient enjoués dans une valse du regard entre mon amie, ce décor implacable et nos frites. Tout laissait à croire que nous étions un couple, ou du moins que nous aurions dû en être un. Pendant cet instant d'illumination au niveau de mon ventre et de fierté universelle dans ma tête, je profitais de ce moment présent comme jamais je ne l'aurais fait. J'étais conscient de ma chance, j'étais heureux de poser dans un tableau si beau et tellement simple. Pour tout l'or du monde, jamais je ne voudrais perdre le souvenir de cette scène aussi digne que n'importe quelle autre comédie romantique.

Alors que mes yeux s'exclamaient de stupeur devant cette architecture si grave et présomptueuse, mon cœur partait à la dérive sur d'autres continents. Il s'éprenait d'un élan d'hystérie devant cette si jolie jeune fille qui m'accompagnait jour et nuit durant mon voyage. Mon cœur s'était mis d'un air insistant à m'interroger sur des rêves, des hypothèses et des envies. Cette demoiselle était assise à mes côtés et je peinais à y croire. C'était une grande blonde aux yeux bleus dont tout le dynamise et la vivacité du monde résidait entre ses lèvres. Elle parlait, s'exclamait et s'émerveillait sans cesse devant des choses simples ou étonnantes. J'étais ébranlé par le charme de ses vêtements si jeunes et enjoués. À l'aube de la deuxième et dernière semaine, il me fallait me convaincre qu'un amour ici n'était pas envisageable. Malgré les innombrables liens qui


celui-ci. Son anéantissement en cendres dans le feux de l'oubli jusqu'à en jouer la carte de l'hypocrisie avec celui qui su tout, qui vu tout, et qui eu dit presque tout. Alors la raisonnée se remet à tisser le voile de sa vie tandis que le névrosé cherche au plus profond de lui le peu de justice qui puisse lui être rendu. Il médite un espoir, malgré la condition dualiste de l'amour, que dans un couple celui qui découvre la raison reste névrosé, et par conséquent, que la raison soit une névrose à seul.

Me voilà donc arrivé au terme de ce voyage, errant ici et là parmi les édifices, les immeubles, tous démodés ou modés dépendamment de leur histoire: communisme, guerre, moyen-âge, modernisme, et j'en passe. Je traverse les rues, je regarde les signes les plus distinctifs qui différencient la ville et son continent du reste du monde: les panneaux de signalisation, les autobus, les traçages sur les rues, les automobiles. Je me tiens au centre d'une artère principale, devant une petite église vouée à implorer pardons et joies à Dieu. Debout devant cet office de la croyance humaine, je me questionne déjà sur mon avenir. « Que ferai-je de mon corps une fois chez moi? Comment continuerai-je de marcher sans cette grande amie à mes côtés? Qu'y a-t-il d'autre que je puisse admirer alors que j'ai contemplé tant de choses si grandes, si magnifiques, si importantes, ô si prestigieuses! Comment vais-je me consoler d'avoir été dominant sur ma pensée et mes yeux, et d'avoir vu de la puissance, une magnificence si grandiose ? J'ai touché les étoiles et, aussi inattendu que cela puisse paraître, je ressens le besoin de me réconforter pour l'acte que j'ai commis. Comment rester à la hauteur et garder la tête haute? Être un Homme digne et important, cela pèse lourd sur les épaules. Je me sens lourd, je me sens pesé par le regret. Je regrette d'avoir vécu là où je n'aurais pas dû vivre, de ne pas avoir les mêmes connaissances que mes proches Européens. Durant une majeure partie de ma vie et de mon éducation, j'ai toujours essayé de combattre le sens de la vie, la philosophie, toujours essayé de passer au dessus de tout ça. Même en ayant trouvé la solution, la question s'adresse continuellement à moi et ma propre existence. Je marche juste à côté de ces appartements imprégnés d'un sang intemporel et je me demande comment est-ce possible de vivre sans, cette atmosphère Européenne, une atmosphère intelligente et imprégnée d'une humanité si unique? Comment les gens peuvent-ils désirer de nouveaux horizons ? Comment peuvent-ils être avides de vivre


Tu vois toutes ces vies qui passent d'un côté à un autre, d'un fils à un autre,
et déjà tu penses à l'avenir!

Mais enfin, cher contemplateur,
Quelle amère pensée puisse te rendre si sombre,
Quel est ce vent qui fait chavirer ton cœur à l'arrivée d'une nouvelle saison?

Serait-ce l'amour qui fût déchiré de pars et d'autres,
S'agit-il d'une famille qui n'a pas su protéger l'un des leurs d'un tournant dramatique,
Aurais-tu vu une forte et grande amitié s'éclipser sous une nuit d'automne?

Petit déjà, tu regardais les choses comme elles se présentaient et tu les voulais persistantes.
Il t'a fallu grandir pour aiguiser ton attachement envers la nature.
Il faudra te souvenir, d'un été à un autre, d'un hiver comme d'une nuit, ainsi tu retrouveras ce qu'aucun homme ne peut vivre deux fois.

En contemplateur que tu es, nous comprenons ta déception pleine de rage qui surgit brutalement lorsqu'une chose est détruite pour donner vie à une autre.

Souviens-toi alors ce que Prévert disait à son cœur lorsque le changement passait outre son pouvoir et fais de même avec ton âme :
« Ciel, ne reconnaît-on pas le bonheur au bruit qu'il fait en claquant la porte? »
Comment surmonte t-on la métamorphose?
Il ne suffit que d'un homme pour penser à l'arbre tombant dans la forêt,
tout comme il ne faut que toi, cher contemplateur, pour penser à toutes ces âmes qui périssent jours et nuits dans la transformation.




improvisation. Mon cœur se demande timidement comment sauter dans le vide bien que d'une manière ou d'une autre rien n'épargnera mon abattement. C'est assez paradoxal pour moi de tomber alors que la réalité me fait prendre un avion. Je vais m'élever loin dans les cieux jusqu'à ne plus être capable d'apercevoir ce qui, hier encore, me servait d'épanouissement émotionnel. J'irai trop haut alors que je veux rester bas car, comme le disait un grand Zarathoustra, c'est à mi-hauteur que le monde apparaît le mieux. Je veux rester là où je suis. Jamais je n'ai autant désiré de m'accrocher au sol, de peur qu'il ne se dérobe sous mes pieds. Mon déclin s'amorcera par un sol qui se dérobe sous mes yeux de profane. Je voudrais m'allonger par terre sur cette allée dans ce parc et rester là, étendu, à contempler les statues, les œuvres d'art qui m'entourent, les arbres et la nature même, ainsi que les édifices imprégnés du temps, rebâtis, mais toujours autant imprégnés d'histoire de guerre, d'amour ou d'existence innovante. Certains penseront que j'en deviens malade. Comme épris d'une virulente hystérie, je m'évanouis progressivement, au même rythme que mon exil vers le Canada. Je m'assoupis pour un long moment et j'arrête de vivre. Je me diagnose une forme d'hystérie, une hystérie nationale. »

« Alors voilà, je me demande ce que je vais faire. Vais-je retourner à une vie quotidienne? Vais-je retourner à une vie normale? Comment vais-je communiquer avec cette grande amie après? Comment vais-je faire? Je suis tellement déçu sentimentalement, de ne pas avoir été à la hauteur. De ne pas avoir pu m'être montré sous mon meilleur jour. Je suis déçu qu'elle ait toutes les qualités mais le seul défaut d'être prise. Oui, je suis horriblement déçu par cela. Tout le contexte était là, toutes les situations étaient là, le décor et les figurants étaient là, le jeu même, mais les dialogues n'ont pas été réussis. Néanmoins je ne sais pas comment je vais faire sans elle car c'est la seule personne qui a réussi à m'en faire vivre autant, à me faire vivre autant de choses en si peu de temps en plus, c'est un exploit. C'est la seule personne, qui en plus d'être incroyablement belle, magnifique, réussisse à me faire vivre, j'ai vu tellement de choses. Tellement de musées, de parcs, de territoire, de villages. J'ai entendu tellement de choses aussi. Tellement de langues, tellement d'incompréhensions. Si seulement je pouvais trouver quelqu'un comme elle! Or même ça ça ne changerait rien. Il faudrait son sosie, sa même personnalité, son même corps, son même visage, mais il n'y a pas


« Seuls les commencements sont beaux », disait Heidegger. Le jour où j'ai quitté Varsovie était la preuve irréfutable de la véracité de son raisonnement. Nous nous sommes pressés de faire rentrer les bagages dans la voiture, son frère me donna quelques souvenirs musicaux pour que je puisse me souvenir de lui, et au final je n'ai pas eu l'occasion de dire au revoir à son père. Des chansons tristes secondées par des paroles accordées à ma situation défilaient les unes après les autres dans la radio sur ma route de condamné qui m'amenait à l’aéroport. Presque aucun mot ne fût exprimé durant le trajet. Je contemplais pour une dernière fois l'essence de la capitale. C'est dans une atmosphère chaleureuse et pleine d'espoir que son frère et moi nous sommes échangés l'au revoir. J'avais clairement l'impression que lui et moi allions rester en contact. Il ne restait plus qu'elle et moi dans l'attente de l'ouverture du guichet Rayan Air. Ma timidité se faisait encore plus détestable qu'à son habitude. La conversation était froide, bourrée de silences et tout l'inverse de ce qu'elle et moi étions autrefois. « Autrefois », ce mot qui résonne à mes oreilles et me rappelle nos premiers jours de rencontre par Internet où se dire au revoir pouvait durer jusqu'à une heure. Elle me montra la collection d'objets illégaux de l'aéroport avant de recevoir un coup de fil de la première amie qu'elle rencontrera après mon départ. Je lui ai demandé, dans un élan d'humour, si elle viendra à Montréal la prochaine fois. Elle m'a répondu par l'affirmative tout en pensant le contraire. C'est le risque à suivre. Lorsque l'on vient de Montréal, les chances sont minces de pouvoir casser trois pattes à un canard pour attirer la visite de gens importants. Vint finalement le moment crucial, le point culminant de ma situation du haut du quel j'allais tomber lourdement comme un perdant alors que jusqu'ici j'avais tout vaincu. Le point de non retour s'annonça, il fallait se quitter : se dire au revoir, adieu, bye, salut, bonne journée, prend soin de toi, à la prochaine, au plaisir, tout le plaisir était pour moi, allez chuss, bref, de se quitter, se séparer, se dénouer, se déchirer, vivre séparément, se revoir ou ne plus se revoir. Nous nous sommes pris dans les bras pour un moment. Jamais je n'aurais voulu que cet instant s'arrête. Voyant que je voulais rester encore plus longtemps dans ses bras, elle s'est retirée brusquement. S'en suivit d'un « bye » lancé d'un trait raide et rapide comme une flèche tirée droit au cœur, puis elle me tourna le dos et reparti vers sa vie quotidienne, le reste de son été et son futur. Je suis resté debout, au milieu des voyageurs et des habitants, pendant un instant. Puis je m'assis et je me mis à pleurer. J'ai pleuré ma perte, la vie que j'aurais pu avoir si j'étais


me donna des yeux d'homme et une vision de conquérant. Plus la ville défilait sous mes yeux, plus ma peine s'élargissait sur mon visage, au même rythme qu'un air de Myslovitz.

Je regarde alors le reste de Varsovie défiler sous mes yeux comme l'aurait fait Chopin en la quittant et je dis à mon cœur qu'il me faudra voyager indéfiniment jusqu'à savoir où me poser définitivement afin de mourir en paix avec moi-même. Le voyage est une quête du constat de la paix des autres.


N. L.



« Kochaj mnie, to takie łatwe.
Wystarczy tylko za siebie nie patrzeć.
 »

« Aime moi, c'est tout ce que tu peux faire,
Aussi longtmeps que tu ne regardes pas en arrière. 
» - Myslovitz